Les 3 livres qui ont changé ma vie — et ma manière d’apprendre l’allemand

Je suis médecin — psychiatre et neurologue. J’ai passé ma vie professionnelle à étudier comment le cerveau apprend. Et pendant des années, j’ai appris les langues exactement comme il ne faut pas. Il a fallu un marchand du XIXe siècle, une interprète hongroise et un confrère neuroscientifique pour me faire enfin entendre ce que mon propre cerveau essayait de me dire.

Aujourd’hui, je parle plus de dix langues, et j’ai fait de ce long détour une mission : aider les francophones à apprendre l’allemand — ma langue maternelle — sans listes de vocabulaire, sans par-cœur de déclinaisons, sans souffrance inutile. Mais avant de vous présenter les trois livres qui ont tout changé, une confession.

L’allemand, je ne l’ai jamais appris : j’ai eu la chance de naître dedans. Mes batailles, je les ai livrées ailleurs — face au français, au grec, au russe, à l’italien. Et je les ai d’abord perdues comme tout le monde : des années de cours, des cahiers de vocabulaire, et cette conclusion que vous connaissez peut-être : « je ne suis pas doué pour les langues ». Le futur neurologue que j’étais butait pourtant sur un paradoxe : aucun être humain n’a jamais échoué à apprendre sa langue maternelle. Aucun enfant ne révise de listes. Alors pourquoi nous ?

Heinrich Schliemann : l’homme qui apprenait des pages entières par cœur

Le premier de ces livres n’est pas une méthode : c’est le récit de sa vie que laissa Heinrich Schliemann, l’homme qui déterra Troie. Avant l’archéologie, il y eut la misère : Amsterdam, 1842, un commis de bureau logé dans une mansarde sans feu. C’est là qu’il s’invente une méthode folle : lire à voix haute, tous les jours ; écrire de petites rédactions qu’un précepteur corrige ; et surtout apprendre par cœur — non pas des mots, des pages entières de romans anglais. L’anglais en six mois, dit-il. Puis le russe, seul, en quelques semaines, pour oser négocier avec ses fournisseurs.

Heinrich Schliemann apprenant l'anglais en recopiant des pages entières, Amsterdam 1842

Dit-il — car il faut le savoir : Schliemann embellissait tout, y compris lui-même. Lisez son récit comme on écoute un conteur génial : le détail est invérifiable, la direction est vraie. Et la direction, la voici : cet homme n’a jamais appris un mot isolé. Il avalait des phrases vivantes, entières, avec leur musique — et la grammaire venait avec, gratuite, comme le parfum vient avec la rose.

Dieter Jeromin lisant un livre à voix haute le soir : la méthode de Schliemann appliquée aux langues

Ce que ce livre a changé chez moi : j’ai cessé de démonter les langues en pièces détachées, et j’ai commencé à en apprendre des morceaux qui roulent tout seuls.

Kató Lomb : la polyglotte qui lisait au lieu d’étudier

Kató Lomb, interprète hongroise, parlait seize langues — presque toutes apprises à l’âge adulte, presque toutes seule. Le russe ? En pleine guerre, dans un abri de Budapest, avec des romans russes dépareillés trouvés dans les décombres. Son livre, Polyglot: How I Learn Languages, tient en une idée qui m’a libéré : le contexte est le meilleur professeur. On apprend la grammaire par la langue, disait-elle, et non la langue par la grammaire. Et elle ajoutait, avec cette malice hongroise que j’aime tant, que la langue est à peu près la seule chose qu’il vaille la peine de connaître même mal : le droit de deviner, de se tromper, de recommencer fait partie de la méthode.

Lire un roman en langue étrangère sans dictionnaire : la méthode de la polyglotte Kató Lomb

Une honnêteté que je vous dois : ce livre n’a jamais été traduit en français. Mais sa version anglaise officielle est disponible gratuitement, en PDF, offerte par ses éditeurs : vous pouvez la télécharger ici. Cadeau.

Ce que ce livre a changé chez moi : le plaisir d’abord. Un roman policier qu’on veut finir enseigne plus qu’un manuel qu’on doit finir.

Stanislas Dehaene, « Apprendre ! » : la preuve par les neurosciences

Le troisième livre, je l’ai lu en confrère — et j’aurais aimé l’écrire. Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France, y résume ce que les neurosciences savent de l’apprentissage en quatre piliers : l’attention, l’engagement actif, le retour sur erreur, la consolidation. Relisez maintenant les deux histoires ci-dessus : Schliemann qui lit à voix haute et se fait corriger chaque jour, Lomb qui devine, se trompe et recommence au fil des pages — chaque pilier y est déjà, un siècle avant les scanners.

Le neurologue Dieter Jeromin devant des images du cerveau : ce que les neurosciences disent de l'apprentissage

Mes propres recherches en psycholinguistique m’avaient mené au même endroit : le cerveau ne stocke pas des règles plus des mots isolés ; il stocke des blocs de langue préfabriqués — les chercheurs disent des chunks — qu’il recombine ensuite à toute vitesse. C’est pour cela que vous pouvez dire « au fur et à mesure » sans avoir jamais analysé « fur ». Dehaene apporte la preuve ; les deux autres avaient l’intuition et la pratique. La boucle était bouclée.

Ce que ces trois livres disent d’une seule voix

Les mots isolés ne collent pas, les blocs de langue si : le principe des chunks pour apprendre l'allemand

Un siècle et demi sépare la mansarde d’Amsterdam du laboratoire du Collège de France. La conclusion, elle, ne bouge pas : les mots isolés ne collent pas ; les blocs de langue, si.

C’est devenu le cœur de ma façon d’enseigner. C’est pour cela que j’ai écrit « Les couleurs de l’allemand », où toute la grammaire allemande se laisse absorber dans une histoire à mystère — presque à l’insu du lecteur —, et des romans où l’on n’étudie pas l’allemand : on le vit. Mais je ne vous demande pas de me croire sur parole. Ouvrez Schliemann, Lomb ou Dehaene : ils vous en diront plus long que moi. (Et si vous voulez creuser la science des chunks : Michael Lewis, The Lexical Approach, et les travaux de Stephen Krashen sur l’input compréhensible.)

Cet article participe à l’évènement « Les 3 livres qui ont changé ma vie » du site Des livres pour changer de vie. J’apprécie beaucoup ce site, et en fait mon article préféré est celui-ci, consacré à Deep Work de Cal Newport — parce que la concentration profonde est exactement ce que demande, et ce que rend, l’apprentissage d’une langue.

Et si votre premier chapitre d’allemand était un roman français ?

Pour finir, j’aimerais vous faire un cadeau qui vaut mieux qu’un conseil : une preuve. Je vous offre le premier chapitre — texte et version audio — de mon roman « Baptiste et le village qui parlait allemand » : Baptiste Escandel, parfumeur à Grasse, vient de perdre l’odorat, et la maison familiale coule. Une croisière, un flacon sans étiquette, quatre mots d’allemand — et le voilà dans un village des montagnes argentines où l’on laisse les voitures à l’entrée, et le français aussi. Il partait en vacances. Il est revenu bilingue.

L'orgue à parfums de Baptiste, héros du roman qui fait apprendre l'allemand sans l'étudier

Vous lirez du français. Vous absorberez de l’allemand. Vous verrez.

Recevez gratuitement les 3 premiers chapitres — et écoutez-les

Je vous offre les trois premiers chapitres de « Baptiste et le village qui parlait allemand — La Traversée », en PDF. Chaque chapitre s’écoute aussi : le lien vers sa version audio, lue à voix haute, se trouve sous son titre.

Dites-moi juste où vous l’envoyer :

Cadeau — Extrait La Traversée

Dieter Jeromin — médecin, psychologue, polyglotte.

2 réflexions sur “Les 3 livres qui ont changé ma vie — et ma manière d’apprendre l’allemand”

  1. Merci pour cet Un article très intéressant qui montre qu’on n’est pas obligé d’apprendre une langue mot par mot et règle par règle. J’aime beaucoup cette idée d’apprendre grâce au contexte, en lisant, en écoutant et en pratiquant régulièrement. C’est ce que j’ai tjs fait avec l’anglais. Cela rend l’apprentissage beaucoup plus naturel et agréable.

    1. Ce que je relève avant tout dans ton commentaire, c’est le « plus naturel ». Étudier des règles de grammaire, de syntaxe et de vocabulaire nous paraît désormais tellement fondamental dans l’enseignement des langues que le sens de ce qu’on peut appeler « naturel » ou « non naturel » se perd la plupart du temps.

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